TRAVAIL - Travail et non-travail

TRAVAIL - Travail et non-travail
TRAVAIL - Travail et non-travail

À une époque récente, travail et non-travail ont été tour à tour présentés comme des sources d’aliénation pour l’homme, le premier parce que ses formes actuelles ne permettent pas à la plupart des individus de se réaliser dans une œuvre achevée, le second parce qu’il les enchaîne paradoxalement à ce travail dépourvu de signification, en amplifiant sans cesse le désir de biens qui finissent par être également dépourvus de signification et ne satisfont plus qu’à des besoins artificiellement créés. Mais ces aliénations sont-elles inhérentes au travail et au non-travail? La société ne peut-elle être transformée de manière à faire de l’un ou de l’autre, ou des deux à la fois, des lieux d’épanouissement humain? Moralistes et sociologues préconisent les formules les plus diverses, création de tâches plus complexes et partant plus intéressantes (F. Herzberg), partage entre tous des tâches irréductiblement ingrates, diminution du temps de travail au bénéfice d’un non-travail transformé. Les choix sont le plus souvent idéologiques, et l’étude scientifique des relations entre travail et non-travail est encore à peine amorcée.

Travail, non-travail et contrainte

Le travail est d’abord une contrainte vitale pour l’homme; c’est pour faire face à ses besoins biologiques de nourriture, de protection contre les animaux et les intempéries que l’homme a travaillé, et c’est cette nécessité fondamentale qui fait du travail une action forcée (I. Meyerson), transposée en une contrainte de type économique dans le cadre de nos sociétés. Il suffit de rapprocher les activités les plus comparables du travail et du non-travail pour percevoir les différences: en apparence, le bricoleur qui peint les murs de son appartement ne procède pas d’une autre manière que le peintre professionnel. L’écoute de la télévision constitue au même instant le travail du critique et le loisir du téléspectateur, mais l’activité de non-travail peut être reprise, abandonnée, ralentie, au gré de celui qui la pratique, alors qu’il ne peut en être ainsi de l’activité de travail: la refuser entraînerait la perte d’un revenu indispensable pour vivre à la plupart des individus.

Effet libératoire du travail sur le non-travail

Le non-travail se définit d’abord par rapport à ce caractère contraignant du travail: il est ce qui reste en propre à l’homme, le domaine de sa vie et de ses décisions personnelles, mais de cette part autonome de sa propre existence, l’homme ne peut disposer qu’après avoir satisfait aux obligations du travail, qu’après s’être acquis les moyens de vivre, pour lui-même et les siens; ainsi peut-on dire du travail qu’il est facteur d’autonomie parce qu’il délivre l’individu de ses besoins élémentaires inévitables, mais ceci grâce à un choix assumé. L’allocation du chômeur, qui accompagne son oisiveté forcée, n’a jamais le même sens; même si quelques jeunes recherchent parfois une telle situation, elle ne peut être que temporaire et n’est pas acceptée par l’opinion générale.

Cette libération personnelle peut sans doute s’acquérir grâce à des ressources autres que celles du travail; mais le travail est le moyen qui reste à la disposition de tous. Le jeune le sait bien qui se libère de la tutelle de ses parents en trouvant un emploi, ou les femmes de plus en plus nombreuses qui cherchent à libérer leur vie personnelle de toute dépendance économique en cumulant obligations professionnelles et familiales.

Nombreux sont pourtant les individus ou les catégories d’individus qui ne travaillent pas, puisque la population active des pays occidentaux n’atteint guère que 40 à 45 p. 100 de la population totale: les femmes qui restent au foyer, les lycéens et étudiants, les retraités, les malades, les rentiers, qui sont d’ailleurs en tant que tels de plus en plus rares. Mais c’est à leur propre travail que malades et retraités doivent leurs ressources, même restreintes; c’est grâce au travail de leurs parents, et de plus en plus en vue de leur travail futur, que lycéens et étudiants peuvent échapper à une obligation professionnelle immédiate. La justification du non-travail de la femme au foyer est soit dans la place qu’elle tient dans la vie personnelle du mari qui la fait vivre, soit dans le service qu’elle rend à la collectivité en élevant ses enfants. De caractère ambigu, intermédiaires entre travail et non-travail, les activités de la femme au foyer s’apparentent aux appartenances anciennes, quand travail et dépendance personnelle n’étaient pas dissociés, mais fondus en une relation unique qui a tendance à disparaître.

Deux évolutions parallèles ont préparé la dissociation actuelle du travail et du non-travail. Les premières générations ouvrières ont payé de leur complet asservissement au travail des fabriques le développement d’une production de masse qui ne pouvait aller, à plus ou moins longue échéance, sans développement de la consommation de masse: ainsi s’est élargi le domaine des décisions personnelles, d’une relative libération à l’égard des nécessités les plus impérieuses.

En même temps, l’urbanisation, liée aux progrès de l’agriculture et de l’industrie, a soustrait l’individu à l’influence et aux contraintes que les communautés rurales faisaient peser sur lui, lorsqu’elles réglaient aussi bien sa vie sociale, religieuse ou familiale que sa vie professionnelle. On a souvent parlé de déracinement et regretté l’isolement des citadins; il faudrait aussi parler de libération de la personne, même si cette libération n’a pas été, ni ne pouvait être immédiatement ressentie comme telle par tous.

Travail et dépendance

Mais cette autonomie extérieure au travail n’est-elle pas d’autant plus appréciée et recherchée que s’accentue la dépendance à l’intérieur du travail même? Les professions indépendantes perdent continûment de l’importance face au progrès du salariat. Si une organisation de plus en plus globale, de plus en plus complexe et hiérarchisée améliore l’efficacité de l’effort humain, permet une plus grande maîtrise de l’économie et ouvre la possibilité de réduire des fléaux comme la famine et le chômage, elle a jusqu’ici multiplié du même coup les tâches parcellaires et répétitives, éloigné le travailleur du produit de son travail, accru sa dépendance à l’égard d’une organisation impersonnelle.

Le «travail en miettes», selon l’expression de G. Friedmann, a été mis au premier plan des sources de frustration supportées par le travailleur industriel, plus souvent, semble-t-il d’ailleurs, par des observateurs étrangers que par l’intéressé lui-même. Sans doute la plupart des ouvriers souhaitent-ils trouver plus d’intérêt à leurs tâches quotidiennes, mais la plupart des tâches agricoles d’autrefois, les travaux domestiques de toujours sont eux aussi fastidieux et limités sans rien devoir de leur ennui à la division du travail. Mais ce qui ajoute à la pénibilité des tâches de l’ouvrier spécialisé (O.S.), ce sont les diverses formes de dépendance qui en accompagnent l’accomplissement.

À la dépendance sociale qui, à l’intérieur du travail, remplace la dépendance paysanne à l’égard des éléments, une proportion non négligeable de salariés essaient toujours d’échapper; nombreux sont les ouvriers qui rêvent de s’installer à leur compte, un sur cinq d’après une enquête française de 1970 (G. Adam); quelques-uns le tentent effectivement à leurs risques et périls, et à contre-courant , puisque l’importance du nombre des salariés ne cesse de croître, qu’elle atteint en 1982 84 p. 100 de la population active française, autant que dans le Royaume-Uni, connu pour sa faible population d’agriculteurs, et, puisque de nombreux employeurs petits ou moyens qui n’ont jamais connu le salariat sont obligés de l’envisager pour leurs enfants, sinon pour eux-mêmes.

Le statut du salarié est celui qui souligne le plus la dépendance à la fois sociale, économique et technique à travers laquelle s’impose la contrainte première du travail, puisque le contenu des fonctions, le rythme même des tâches sont définis par l’employeur ou par des services d’organisation du travail dont le premier souci est de réduire les coûts. La division du travail ne consiste plus sans doute, comme dans l’exemple décrit par Adam Smith au XVIIIe siècle, à partager la fabrication d’une épingle entre plusieurs ouvriers; aujourd’hui, il s’agit de servir des machines très spécialisées. Les ouvriers spécialisés qui exécutent ce travail ne représentaient en France en 1975 que 14,5 p. 100 de la population active; le travail à la chaîne lui-même n’en concerne pas la moitié, du fait que seules les grandes séries justifient l’emploi d’un tel système, mais ces tâches ont pris valeur de symbole: limitées, définies par un technicien autre que l’exécutant, à la fois dans leurs cadences et dans leurs méthodes, elles ont fourni l’image de la contrainte la plus poussée qui puisse s’exercer sur le travail humain.

En revanche, il est bien des moyens de tourner ou de transformer les contraintes apparemment les plus rigoureuses des tâches au rendement individuel ou en petits groupes. Mais la lutte même qui est souvent menée par les ouvriers spécialisés pour prendre leurs distances par rapport à un tel système est suggestive de leur souci de retrouver une certaine autonomie (P. Bernoux). Il faut d’ailleurs bien préciser le sens de cette lutte: son objectif explicite n’est pas tant d’aboutir à un élargissement ou à un regroupement des tâches partielles qui en sont l’occasion, mais de maintenir un certain équilibre entre le travail fourni, c’est-à-dire la fatigue, et le salaire obtenu en contrepartie.

C’est dire que l’autonomie recherchée ne concerne pas l’intérêt intrinsèque du travail, mais le souci d’une certaine marge de liberté dans la réalisation d’une tâche qui est d’abord un moyen d’obtenir un salaire. Ce rôle instrumental du travail se retrouve dans l’étude menée par J. Goldthorpe auprès d’ouvriers anglais: leur centre d’intérêt vital est leur vie privée, leur vie familiale, bref leur non-travail dont les conditions se sont améliorées grâce à la croissance prolongée d’après guerre.

Ainsi chacun cherche-t-il à s’assurer les biens qui enrichissent son temps d’autonomie, tout en limitant le poids du travail qui les lui apporte.

La dépendance propre au salarié est encore plus durement ressentie lorsque son emploi lui-même se trouve menacé. Le non-salarié peut chercher à se défendre des difficultés économiques, à s’adapter. Les salariés les moins formés et les plus nombreux ne peuvent que subir les effets d’une politique d’entreprise – ou d’une absence de politique – nationale ou européenne, ou d’une multiplicité de facteurs mondiaux qui affectent toutes les économies ouvertes. Le salarié peut alors se trouver renvoyé à un non-travail total qui sape les bases mêmes de sa part d’autonomie personnelle. Un peu oubliée en période facile, cette dépendance primordiale éclipse en période difficile le souci d’un travail moins ingrat.

Travail, non-travail et consommation

Consommation et répartition professionnelle

Dans les années de croissance, le développement continu de la consommation s’est trouvé à l’origine de profondes transformations dans la répartition de la main-d’œuvre comme ce fut déjà le cas au XIXe siècle. Des transferts considérables se sont alors effectués selon un schéma assez comparable d’un pays à l’autre. Ainsi, l’habillement et le textile occupent beaucoup moins de salariés qu’autrefois – en France, un million de moins qu’au début du siècle – tout en ayant accru singulièrement leur production. La nécessité, dans les années quatre-vingt, de faire face à des progrès accélérés de productivité, ne fut-ce que pour maintenir un emploi minimal, a entraîné des changements tout aussi importants, mais plus dramatiques, parce que moins étalés dans le temps et parce qu’ils ne sont plus liés aux seuls développements de la consommation française mais en grande partie imposés de l’extérieur. Les nouveaux processus, souvent informatisés, consistent de plus en plus en fonctions coordonnées et intégrées dans un ensemble; ils aboutissent sans doute à un recul du travail non qualifié, comme en témoignent les premiers résultats du recensement de 1982. Néanmoins, ce sont encore près de quatre millions d’O.S. et de manœuvres qui ne peuvent envisager de trouver dans leur travail la source essentielle de leur épanouissement; en outre, dans l’enquête anglaise déjà citée, les ouvriers qualifiés mêmes lui donnent un rôle instrumental et lui demandent de leur apporter d’abord un salaire.

Le temps libre, bien de consommation

En revanche, la diffusion des biens de consommation dans les années soixante et soixante-dix a bien amélioré d’autres formes du travail humain. Les biens de consommation les plus répandus apportent plusieurs types de satisfactions: les uns réduisent les tâches ménagères qui amputaient autrefois le temps libre; combien d’heures passées par les femmes à repriser, à ravauder, à raccommoder ont été libérées pour des occupations plus souriantes et moins fastidieuses, grâce aux tissus synthétiques et à la possibilité acquise de les renouveler fréquemment; d’autres biens de consommation enrichissent ce temps libéré, l’ouvrent vers le monde extérieur; d’autres loisirs ne coûtent guère: rencontres amicales, activités associatives, mais à la différence des précédents, ces derniers absorbent du temps. À partir d’un certain niveau de consommation se manifeste le souhait d’un accroissement de temps libre qui l’emporte sur celui d’un accroissement de salaire. C’est ce qu’on constate chez les cadres depuis longtemps, et c’est ce qui a été exprimé en 1970 par une majorité substantielle de salariés dans une grande usine française. Le temps libre devient alors un «bien» qui entre en concurrence avec les biens de consommation eux-mêmes.

La réalité de l’évolution des horaires de travail, tant hebdomadaires qu’annuels, n’a pas toujours confirmé les pronostics de réduction du temps de travail. Il est significatif qu’une appréciation plus modérée des progrès accomplis vienne d’un sociologue américain (H. Wilensky), alors que l’exemple même des États-Unis a souvent servi de justification aux hypothèses qui envisageaient la semaine de trente heures dans un avenir très proche. Les cadres français ont souvent des semaines plus chargées que leurs subordonnés: leurs responsabilités mêmes, leurs salaires, parfois les risques de licenciement, les incitent à une activité non limitée dans le temps, que semble justifier l’intérêt de leur travail, comparé à celui des catégories plus défavorisées sur ce point. Les vœux des ouvriers et des chefs d’entreprise sont également allés, pendant longtemps, à un maintien des horaires: la structure même des salaires explique, en effet, au moins en partie, les préférences des uns et des autres; comme l’explique W. Grossin, les heures de travail deviennent moins coûteuses pour l’employeur lorsqu’elles se situent au-delà du plafond de la sécurité sociale, et, au contraire, plus rentables pour le salarié, qui en retire un gain supplémentaire au-delà du temps légal. Si bien que les horaires ont commencé à se réduire sous la pression du chômage, légèrement de 1970 à 1974, de manière accélérée après 1974. Les différences d’une activité à l’autre s’expliquent, aux États-Unis comme en France, par les différences dans le chômage qui frappe les uns et les autres. Le chômage n’a pas suffi: ce sont des mesures conventionnelles et planifiées, puis légales, qui ont amorcé puis accentué en France le mouvement de réduction de la semaine de travail; ces mesures n’ont fait au début que l’aligner sur les autres pays européens, où une évolution similaire les avait devancées depuis quelque temps déjà.

Ainsi l’amélioration des conditions de travail, la recherche de tâches plus difficiles, comme celles que prône Herzberg, sont les préoccupations des temps d’abondance et d’expansion, tandis que le temps libre constitue plutôt la richesse des temps difficiles, mais une richesse durable puisqu’il est rare de revenir sur des mesures acquises; c’est dire que la nécessité du travail, sans disparaître pour autant, peut être réduite, dominée, apprivoisée en quelque sorte. Mais, si ces problèmes ne sont pas résolus quand existe clairement la possibilité de leur solution, ils le seront non plus au nom d’une nécessité technique ou économique, comme ce fut le cas au XIXe siècle, mais de plus en plus de par un choix social et politique des sociétés ainsi, la réduction ou l’aménagement des horaires visent autant un partage du travail plus équitable entre salariés et chômeurs que l’accroissement du temps de non-travail lui-même. Les médiations sociales qui s’interposent de manière croissante entre l’homme et la contrainte du travail la lui rendent plus difficilement acceptable: on ne peut guère contester les coups du sort comme on conteste l’injustice ou l’arbitraire qu’on attribue à une politique, ou à une absence de politique sociale. Ce caractère social des choix risque d’être d’autant plus vivement ressenti que le développement de la formation, suscité à la fois par les besoins de l’économie en cadres et techniciens et par les ambitions des particuliers pour leurs enfants, aura des effets aussi bien au niveau du travail que du non-travail; la diffusion de la formation et de l’information semble stimuler les exigences à l’égard du contenu et du sens du travail. À partir d’un certain moment, les offres et pressions de toutes sortes, les informations diffusées par tous les moyens existants s’annuleraient plutôt par leur multiplicité même, incitant chaque individu à un retour sur soi et à un choix personnel.

Bien des solutions proposées s’inspirent encore d’un humanisme qui date d’hier. Un humanisme réellement moderne devrait concilier les contraintes d’une organisation globale complexe et les désirs d’autonomie individuelle qui ne peuvent aboutir sans elle.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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